Edition du 1er mars 2004
L'ANALYSE DE YVES DE KERDREL
L'enjeu n'est pas mince. Il vise à unifier le langage comptable utilisé sur toute la planète par l'ensemble des sociétés cotées. Une fois adoptées ces nouvelles normes, les entreprises françaises auront donc des comptes en principe comparables à ceux de sociétés américaines, mais aussi de groupes appartenant à une petite centaine de nationalités différentes. Et, si toutes les entreprises cotées parlent le même esperanto comptable, cela signifie qu'elles seront plus facilement accessibles par l'ensemble des investisseurs, qu'ils soient européens, américains ou asiatiques. Cela devrait donc avoir pour conséquence non seulement d'améliorer la fiabilité du système capitaliste, sérieusement ébranlé par les affaires mises au jour depuis deux ans, mais aussi, de fait, d'abaisser le coût du capital pour ces grands groupes cotés.
D'abord parce qu'il va obliger les entreprises à ajuster régulièrement la valeur d'un certain nombre de postes essentiels de leurs bilans. Cela concerne, par exemple, les titres de participations ou les créances, comme c'est déjà le cas au nom de la sacro-sainte prudence comptable. Cela vise aussi des notions beaucoup plus subjectives, comme les « goodwills » attachés à certaines filiales. Dès lors, le compte de résultat sera désormais truffé de ces différents ajustements, et il sera bien plus difficile que par le passé de s'en servir pour apprécier les conditions d'exploitation d'une entreprise, sa rentabilité nette, sa véritable profitabilité opérationnelle. Si bien que, soit les analystes recalculeront chacun à leur guise un bénéfice « allégé » de ces éléments exceptionnels, soit les entreprises communiqueront à leurs actionnaires sur la base de critères plus significatifs et surtout plus avantageux pour elles.
Le deuxième problème de ces nouvelles normes comptables, c'est qu'elles sont conçues pour l'usage exclusif des investisseurs. Jusqu'à présent, la comptabilité devait donner une « image fidèle » de l'entreprise, non seulement aux actionnaires, mais aussi aux créanciers, aux salariés, au fisc, voire au régulateur (centrale des bilans de la Banque de France). Désormais, il s'agit de faire en sorte que les comptes de Danone, de Kraft, d'Unilever ou de Nestlé soient lisibles, aussi bien par un actionnaire américain, suisse, britannique que français. Mais, s'ils deviennent effectivement homogènes, ils ne seront pas pour autant compréhensibles ni utilisables en l'état. Cela signifie que ces investisseurs pour lesquels on a conçu des comptes, sans vraiment solliciter leur point de vue, se tourneront de plus en plus vers les éléments analytiques que publient désormais un nombre croissant de sociétés ou bien vers le tableau de flux ou de financement que beaucoup d'analystes financiers étudient d'ores et déjà avec autant d'attention que le compte de résultat.
Le dernier problème enfin tient à ce que cette juste valeur soit déterminée en fonction du niveau des marchés financiers. Lors des dernières rencontres de l'Institut Europlace de Finance, Nicolas Véron, l'un des meilleurs spécialistes français de ces questions, rappelait que « cette référence est liée à l'hypothèse des marchés efficients formulée il y a près de quarante ans par Paul Samuelson ». Or, comme aimait à le répéter Jean-Marie Messier pour se consoler de la chute du titre Vivendi, « si le marché a toujours raison, il n'a pas raison tous les jours ». Dans ces conditions est-il bien judicieux d'établir des comptes en fonction de valeurs de marché qui peuvent être sinon irrationnelles, du moins très volatiles ? Ces nouvelles normes ne vont-elles pas rendre les bilans des entreprises bien trop dépendants des fluctuations de marché ?
La BCE s'est même récemment inquiétée des conséquences que pourraient avoir de telles normes, pas seulement sur la volatilité des comptes des grandes banques, mais aussi sur leurs politiques en matière de prêts. N'auront-elles pas tendance à se montrer moins prodigues en crédits, lorsque les marchés sont déprimés, et bien plus généreuses en période d'euphorie, au risque d'amplifier les cycles économiques ? De la même manière, dans la mesure où les instruments financiers devront être comptabilisés selon la méthode de la juste valeur, cela ne va-t-il pas inciter ceux qui les utilisaient jusqu'ici pour couvrir différents aléas, qu'il s'agisse des banquiers, des assureurs ou des groupes industriels, à supprimer certaines de ces opérations de couverture, exposant du même coup leurs actionnaires à des risques plus élevés ?
Ces questions, encore aujourd'hui sans réponse, montrent que la comptabilité, qui n'a certes jamais été une science exacte ni neutre est devenue une matière bien trouble. Et, de fait, il n'est pas certain que ces nouvelles normes parviennent à réduire le déficit de confiance dont ont largement témoigné les investisseurs au cours des deux dernières années.