Y a-t-il un capitalisme européen ? Les marchés de capitaux sont
bouleversés par la poussée de fièvre qui a déjà vu s'effondrer Enron,
Andersen, WorldCom et Vivendi Universal. Aux Etats-Unis, cette crise a suscité
des réflexions vigoureuses, certaines déjà traduites en actions et d'autres
qui le seront bientôt. Face à cela, les Européens oscillent encore entre
plusieurs réactions toutes dérisoires : la dénégation (notre système est
supérieur, il n'y a aucun risque chez nous) ; l'immobilisme défensif (la loi
américaine est extraterritoriale donc inacceptable, combattons-la pour pouvoir
ne rien changer) ; l'incantation (le capitalisme boursier est néfaste,
construisons l'avenir radieux en supprimant les intérêts d'argent), et
l'imitation provinciale (légiférons dans chaque pays de manière isolée en
mimant la démarche américaine).
En France, à de trop rares exceptions près, la première de ces attitudes
est celle des chefs d'entreprise, la deux- ième celle des professionnels de la
comptabilité, la troisième celle des politiques d'opposition et la quatrième
celle des politiques de gouvernement. Aucune n'est à la mesure du défi, si
nous voulons vraiment échapper à la colonisation définitive de notre système
financier par ces « Anglo-Saxons » que nous aimons tant par ailleurs
diaboliser.
La régulation publique des marchés de capitaux est le meilleur
contrepoids aux excès boursiers : elle protège les actionnaires minoritaires
en assurant que les règles du jeu sont les mêmes pour tous, et en sanctionnant
les tricheurs. Aux Etats-Unis, la Securities and Exchange Commission (SEC)
joue ce rôle de « gendarme de la Bourse » depuis sa création après le krach de
1929, et malgré la crise de légitimité qui a obligé son président, Harvey
Pitt, à démissionner, elle est naturellement le pivot de toutes les réformes
décidées ou discutées depuis le début de cette année. Cette régulation
n'apporte pas seulement une protection aux épargnants, elle est aussi un
facteur de compétitivité de l'économie : en accroissant l'efficacité des
marchés et en renforçant la confiance dans leur fonctionnement, elle contribue
à diminuer le coût du financement pour les entreprises, notamment les moyennes
entreprises en forte croissance, qui ont les besoins de capitaux les plus
élevés.
En Europe, chaque pays s'est doté de ses propres structures : la COB et
le CMF (qui doivent bientôt fusionner) en France, la Consob en Italie, la FSA
au Royaume-Uni, des émanations des Länder en Allemagne, et ainsi de suite ; au
total, une quarantaine d'organismes différents sont chargés de cette mission
au sein de l'Union. Pourtant, les frontières entre les marchés nationaux
s'effacent rapidement. Les Bourses de valeurs vont continuer de se regrouper ;
Euronext a déjà fusionné celles de France, de Belgique, du Portugal et des
Pays-Bas. Les places de cotation électronique, sans frontières par définition,
se développent. Les infrastructures des échanges boursiers, compensation et
liquidation, s'unifient progressivement. Les investisseurs institutionnels
raisonnent de plus en plus en termes de secteurs plus que de pays, et
arbitrent désormais entre Peugeot et Volkswagen, ou TotalFinaElf et Shell,
plutôt qu'entre Peugeot et TotalFinaElf au sein d'un compartiment actions
françaises devenu vide de sens. Et, bien sûr, le passage à l'euro accélère ce
mouvement.
Dans ce marché européen presque unifié, l'émiettement de la régulation
pénalise les entreprises. Celles-ci doivent affronter une multiplicité inutile
d'interlocuteurs et de règles : le processus de coordination entre régulateurs
nationaux, engagé depuis un an à la suite d'un rapport présenté au Conseil
européen par Alexandre Lamfalussy, mettra sans doute des décennies à faire
réellement converger les approches. La concurrence entre régulateurs
nationaux, loin de les conduire à l'excellence, s'effectue trop souvent par le
bas, les entreprises étant libres d'enregistrer certaines opérations dans les
pays moins exigeants pour échapper au contrôle des régulateurs les plus
sourcilleux. Ces écarts de pratiques conduisent à limiter les flux
d'investissements transfrontaliers internes à l'Union et augmentent d'autant
le coût du financement pour les entreprises en croissance qui ont des besoins
de capitaux.
Surtout, le marché a besoin de règles communes qui ne peuvent être
fixées que par une autorité forte. Aujourd'hui, seule la SEC américaine,
appuyée sur un marché américain environ deux fois plus gros que tous les
marchés européens mis ensemble, pèse d'un poids suffisant pour façonner les
règles du jeu boursier international (le budget de la COB est de 27 millions
d'euros, celui de la SEC sera de 776 millions de dollars en 2003).
Tant qu'il en est ainsi, l'Europe est condamnée à la dépendance
vis-à-vis des Etats-Unis. Un exemple : les Européens viennent d'abandonner
leur pouvoir de normalisation comptable à un organisme international qu'ils ne
contrôlent pas, l'IASB ; aucune des autorités de régulation européennes n'est
de taille à faire contrepoids à la SEC dans les instances consultatives de l'IASB,
ce qui serait le seul moyen de regagner une influence sur ce processus
essentiel.
Le regroupement des structures existantes sous une autorité européenne
unique est indispensable. Il est aussi possible : le choc vécu par les marchés
ouvre un espace pour la réforme. Il suppose un effort politique collectif de
maîtrise du développement de l'économie financière, qui relève du niveau des
chefs d'Etat et de gouvernement et nécessite une modification des traités
européens. Il doit être engagé sans délai.
Pour mener à bien cette réforme, trois dangers majeurs doivent être
évités. Premier risque, l'enlisement : le sujet est techniquement complexe et
nécessite la fixation très rapide d'un calendrier contraignant, comme cela a
été fait pour la monnaie unique ou, aux Etats-Unis, pour les nouvelles
institutions de contrôle mises en place par la loi Sarbanes-Oxley. Deuxième
risque, l'absence de responsabilité démocratique : l'autorité de régulation
unifiée doit répondre de ses actes devant les pouvoirs exécutifs et
législatifs européens ; il faudra aussi définir une instance d'appel
spécifique, qui peut sans doute être créée au sein de la Cour de justice de
l'Union. Troisième risque, l'excès de centralisation : les entreprises et les
investisseurs doivent continuer à s'adresser à un interlocuteur proche d'eux,
qui parle leur langue et connaît les spécificités de leur environnement et de
leur réglementation nationale, notamment en matière de droit des sociétés et
de fiscalité. Cela signifie le maintien d'une grande partie des structures
nationales, sous une autorité européenne unique, mais avec une autonomie pour
les décisions individuelles.
Enfin, le processus doit être impartial. Une précédente discussion entre
Etats membres de l'Union, en 2000, avait été présentée par les opposants au
projet comme un « complot français » pour imposer un régulateur paneuropéen,
dont le siège serait à Paris. Le débat sur la régulation mérite mieux. Ses
promoteurs doivent clairement faire comprendre qu'ils ne défendent pas des
prés carrés nationaux, mais seulement l'intérêt public de tous les Européens.
Et si, comme il est possible, le Royaume-Uni exprime des réticences fortes
dues à la volonté d'autonomie de la place de Londres, on peut imaginer qu'il
ne rejoigne le processus que dans un second temps. L'unification monétaire
montre qu'aucun de ces obstacles n'est infranchissable. En dépit des profondes
différences de nature entre les deux projets, la méthode et le schéma
d'organisation mis en oeuvre avec succès pour la création de l'euro
fournissent un guide utile pour mettre en place la régulation européenne des
marchés de capitaux, dont l'enjeu politique est sans doute d'une ampleur
comparable.
Les dirigeants des pays d'Europe ne peuvent pas continuer à faire comme
si rien ne s'était passé depuis un an dans la marche du capitalisme. Ils
doivent saisir l'occasion pour créer les conditions d'une régulation
efficace ; s'ils se contentent d'attendre ou, ce qui revient au même, de
modifier à la marge leurs législations nationales respectives, cette occasion
aura été manquée, et ce seront dix ou vingt ans de perdus pour la capacité des
Européens à peser sur les règles du jeu de leur propre système économique et
financier.
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