Lundi 4 octobre 2004

" Les banques françaises ont de bonnes raisons d'avoir peur "

 

Nicolas Véron est associé fondateur d'Ecif (Etudes et conseil pour l'information financière). Il est coauteur de L'Information financière en crise : comptabilité et capitalisme (Odile Jacob, 2004).

Propos recueillis par Florence Autret

LE FIGARO ECONOMIE. - Y a-t-il des secteurs plus concernés que d'autres par la mise en oeuvre de la norme IAS 39 qui prévoit d'évaluer certains actifs financiers, notamment les instruments de couverture, à leur valeur de marché plutôt qu'à leur coût initial ?

Nicolas VERON. - Le secteur financier est, par nature, particulièrement concerné. Cependant toutes les grandes entreprises le sont aussi à des degrés divers, notamment parce qu'elles utilisent des instruments financiers dérivés pour la gestion de leur trésorerie et de leurs risques de change.

Pourquoi tant de réticences à la norme IAS 39 en France ?

Cela s'explique en partie par deux caractéristiques du secteur bancaire français. Premièrement, les comptes à vue dans les banques de détail ne sont pas rémunérés. En vertu du principe de la juste valeur, ce passif financier pourrait se voir attribuer une valeur nulle. Et ces dépôts à vue qui, par définition, peuvent être retirés à tout moment, peuvent difficilement être considérés comme une ressource stable en toutes circonstances. Une autre particularité française, c'est l'importance des prêts aux particuliers à taux fixe qui crée un risque supplémentaire pour les banques, lesquelles sont exposées à l'évolution du taux sur le marché. L'évaluation de ces engagements et de leurs instruments de couverture pourrait devenir un casse-tête pour les banques.

Cela veut-il dire que les établissements français vont avoir un bilan dégradé par la mise en place des normes IASB au 1er janvier 2005 ?

En fait, nous ne disposons pas de simulations. En tout cas les banques ne les publient pas. Les analystes financiers estiment, quant à eux, que l'impact pourrait être variable selon les établissements. L'impact pourrait être toutefois positif pour les entreprises dont certains actifs comportent un potentiel de réévaluation.

Comment réagissent les entreprises européennes en vue du passage à la norme IAS relative aux retraites ?

En France, le financement des retraites dans le cadre de régimes d'entreprise n'est pas la règle. Ce qui n'empêche pas que des groupes français soient directement concernés. Michelin, par exemple, a de gros engagements via ses filiales aux Etats-Unis. Les Britanniques, eux, sont relativement sereins sur cette question des retraites car leur norme nationale était déjà proche de l'IAS 19, consacrée aux retraites. En Allemagne, où le financement des retraites par les entreprises est beaucoup plus répandu, le débat commence à monter. Plusieurs grands groupes allemands qui publient déjà leurs comptes selon les normes américaines US GAAP pensaient que le passage aux IAS/IFRS ne poserait pas trop de problème. A voir.

Qu'est-ce qui garantit que tous les pays appliqueront bien les normes de manière uniforme ?

C'est une vraie question ! En dépit du caractère international de la normalisation, son contrôle reste du ressort des autorités de régulation nationales. Par exemple, les entreprises allemandes ont traditionnellement des relations de long terme avec leurs auditeurs et il est possible que certaines anticipent une interprétation relativement souple des nouvelles normes. Il faut s'attendre à plusieurs années pendant lesquelles les différences d'interprétation d'un pays à l'autre pourront rester assez importantes.

Les experts, qui soulignent l'accroissement des risques de fraude comptable lors du passage au nouveau système, ont-ils raison ?

Tout système de normes est un compromis entre deux exigences, la fiabilité et la pertinence des informations. La comptabilisation au coût historique, qui prévalait dans l'ancien système, est certes infalsifiable mais on peut s'interroger sur son intérêt pour les investisseurs. Le choix de l'IASB, qui privilégie la «juste valeur», accroît la pertinence des informations même si cela crée des risques en termes de fiabilité. Ce n'est pas illogique. Si les comptes consolidés des sociétés ne sont pas faits pour les investisseurs, pour qui sont-ils faits ? Les normes IAS/IFRS sont conçues avant tout pour les marchés boursiers.

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