Les normes comptables au cœur des scandales boursiers
 


• LE MONDE | 06.08.02 | 10h27

 
Les investisseurs sont perdus. Enron, WorldCom, Tyco, Dynegy, ABB, Merck, Adelphia, Xerox..., chaque jour ou presque, des entreprises sont accusées d'avoir manipulé leurs comptes. Du coup, les Bourses mondiales s'effondrent. Longtemps considérés comme des épiphénomènes, ces scandales ont atteint une telle ampleur qu'ils remettent en question les fondements même du système. "Quand vous voyez un accident sur une route, vous pensez que le chauffeur est responsable. Quand vous voyez plusieurs accidents au même endroit, vous vous interrogez sur l'état de la route. C'est le cas actuellement", résumait récemment Joseph Stiglitz, le Prix Nobel d'économie 2001 lors d'un passage en France (Le Monde du 9 juillet).

Au moins ces scandales ont-ils le mérite de faire la lumière sur un sujet d'importance jusqu'ici réservé aux spécialistes : les normes comptables."Ces normes sont le langage commun dont le système capitaliste a besoin pour fonctionner puisque les investisseurs doivent disposer de règles communes pour sélectionner les entreprises", résume Nicolas Véron, ancien directeur financier de Multimania, qui vient de rédiger avec Philippe Crouzet, directeur général adjoint de Saint-Gobain, une étude sur le sujet pour la fondation En temps réel.

Or, non seulement les entreprises n'emploient pas toutes les mêmes règles comptables – une véritable lutte d'influence oppose les Etats-Unis et l'Europe sur le sujet –, mais ces tables de la loi du capitalisme sont rédigées par des organismes privés et contrôlés uniquement a posteriori par la puissance publique.

Deux systèmes dominent la planète financière. L'un, américain, émane du Financial Accounting Standards Board (FASB), l'organisme chargé d'édicter les normes comptables, appelées US GAAP, pour les entreprises outre-Atlantique. L'autre, international, repose sur l'International Accounting Standards Committee (IASC), qui produit les normes dites IAS ou IFRS via son Conseil des normes comptables (IASB).

Le 12 mars, le Parlement européen a approuvé à la quasi-unanimité un règlement de la Commission européenne rendant obligatoire l'adoption des normes IAS par les sociétés cotées du Vieux Continent à partir de 2005. Le problème pour les entreprises est que non seulement ces deux systèmes risquent de cohabiter pendant plusieurs années, mais qu'ils sont de philosophie différente. "Les normes IAS sont fondées sur des principes et laissent une certaine marge de manœuvre aux entreprises et à leurs commissaires aux comptes. Les normes US GAAP sont fondées sur des règles très détaillées. Les Américains ont longtemps expliqué qu'elles étaient plus fiables, mais on se rend aujourd'hui compte qu'il est d'autant plus facile de les détourner qu'elles ne reposent pas sur des principes", explique Gilbert Gélard, un ancien auditeur puis directeur financier qui siège à l'IASB.

Va-t-on vers un seul système ? Officiellement, chacun le souhaite. Mais, en réalité, chacun veut imposer ses propres normes. "L'Europe voudrait que les normes IAS soient reconnues par les autorités de marché américaines pour éviter les doubles comptes consolidés. Les Américains ont longtemps hésité, mais commencent à prendre cette direction. Enron, WorldCom et les autres nous rendent service", commente Patrick Rochet, le directeur général de l'Association française des entreprises privées (AFEP), qui suit ce dossier pour le patronat français. Par le biais des normes IAS, l'Europe semble donc marquer des points. "C'est même le seul domaine où elle fait jeu égal avec les Américains dans le monde de la finance", observe M. Véron.

Malgré certaines oppositions, force est de constater que les deux structures qui établissent des normes sont dominées par des Anglo-Saxons issus du seul monde de la finance. "La relation entre l'IASB et le FASB est aujourd'hui un mélange de mimétisme et de rivalité", constatent Philippe Crouzet et Nicolas Véron. Bob Heartz, un Américain qui siégeait à l'IASB, a démissionné le 1er juillet pour prendre la direction du FASB. Juridiquement, l'IASC est une fondation de droit privé basée à Londres. Son président n'est autre que Paul Volcker, l'ancien président de la Réserve fédérale (Fed), la banque centrale américaine. Parmi les 19 trustees(administrateurs de la fondation), on note la présence d'un Français, Didier Pineau-Valencienne, ancien président de Schneider et de l'AFEP, qui n'a pas souhaité répondre à nos questions. De leur côté, les quatorze membres du Conseil des normes comptables (IASB) sont nommés en fonction de leur origine professionnelle (auditeurs, directeurs financiers, analystes, normalisateurs). Officiellement, leur nationalité n'entre pas en ligne de compte, mais dix viennent du Commonwealth ou des Etats-Unis ; un Allemand, un Suisse, un Japonais et un Français, Gilbert Gélard, se partagent les places restantes. "Mais je ne représente pas la France, explique M. Gélard. Je suis salarié de l'IASB, je vote en mon âme et conscience. Je suis d'autant plus indépendant que je suis près de la retraite."

Pour M. Rochet, "ces gens ne représentent qu'eux-mêmes : c'est peut-être bien, mais c'est parfois dangereux". C'est en tout cas original : d'un sujet essentiel pour la vie économique, l'Europe a accepté de se dessaisir au profit d'une structure privée, qui plus est de création relativement récente, présidée par un Américain et dans laquelle les entreprises ne se reconnaissent pas. "Il ne faut pas se faire d'illusions. Même en France, alors que le Conseil national de la comptabilité, chargé d'élaborer les normes nationales, est placé auprès du ministre des finances, on n'a jamais vu le Parlement être saisi de ces questions. Le fait est que les normes comptables sont techniquement complexes et nécessitent des adaptations rapides à l'environnement économique. Une régulation par la loi est probablement utopique, parce qu'inefficace", analyse M. Véron. "L'Europe a publié des directives comptables en 1978 et en 1982, mais n'est pas parvenue à harmoniser les comptes des entreprises. Le sujet est beaucoup trop complexe pour être confié aux politiques", poursuit M. Gélard.

Malgré tout, l'Europe garde une carte essentielle : pour être applicables aux entreprises européennes, les normes élaborées par l'IASB doivent être validées par l'Union. Cette dernière peut les rejeter si elles sont contraires à "l'intérêt public européen". Véritable menace ou tigre de papier ? Nul ne sait encore très bien. Depuis le vote du Parlement européen, la Commission n'a pas encore eu à se prononcer. Mais si elle refusait une norme, celle-ci resterait théoriquement valable dans les autres pays membres de l'IASC, en particulier en Asie. Un imbroglio qui ne pourrait que favoriser les normes US GAAP.

Frédéric Lemaître

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.08.02



Trois sujets de polémique qui préoccupent les places financières
 
Un dilemme se pose lors de l'élaboration des normes comptables : "Celles-ci doivent à la fois refléter la situation économique de l'entreprise et être aussi fiables que possible, explique Nicolas Véron, auteur d'une étude sur les normes comptables. Mais ces deux impératifs sont parfois contradictoires. Pour rendre compte de la situation de la société, il faut faire des hypothèses et celles-ci risquent d'être entachées d'arbitraire."

Les stock-options illustrent ce débat.

Si on les prend en compte lors de leur attribution, il faut faire des suppositions sur ce qu'elles coûteront. "Le débat a eu lieu en 1994 aux Etats-Unis. Après un lobbying des entreprises, en particulier de celles liées aux nouvelles technologies, les autorités ont choisi la fiabilité plutôt que la réalité. Du coup, on n'intègre pas les stock-options dans les résultats. Pourtant on sait que cela ne reflète pas la réalité car elles auront un coût", explique M. Véron.

Le débat rebondit actuellement, mais le chef comptable de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme des marchés américain, vient de déclarer qu'un changement des normes comptables sur le sujet n'était pas prioritaire. Malgré tout, plusieurs sociétés américaines (Coca-Cola, Washington Post, Amazon.com, USA Interactive...) ont annoncé en juillet leur intention de compter les stock-options comme des dépenses. Chez USA Interactive, cela diluerait le gain par action de 18,3 % en 2001.

De son côté, l'organisme IASB, qui établit les normes internationales appliquées dans une centaine de pays, dont ceux de l'Union européenne, envisage d'intégrer les stock-options dans les comptes des entreprises. "Nous voulons les passer dans les charges. Ces dernières devront intégrer la valeur des options le jour où elles sont accordées. L'opération pourra être étalée dans le temps jusqu'au moment où elle est réalisée", explique Gilbert Gélard, membre de l'IASB. Ce projet n'est pas encore officiel, il doit être soumis à un débat public puis à une nouvelle délibération, mais les membres de l'IASB y sont unanimement favorables.

La méthode d'évaluation des actifs ou des créances bancaires pose aussi question.

Leur comptabilisation est traditionnellement faite sur une base historique, en fonction, pour les créances, du montant consenti et des remboursements du capital. Mais l'IASB suggère d'adopter la méthode dite de la fair value (juste valeur) et de prendre en compte la valeur de la créance ou de l'actif à la date à laquelle sont bouclés les comptes de l'entreprise. "C'est une idée intellectuellement séduisante mais aberrante et qui entraîne de très fortes variations dans les résultats des entreprises", estime Patrick Rochet, directeur général de l'Association française des entreprises privées (AFEP). "Nous avons sur ce sujet des débats publics", indique M. Gélard. Selon lui, "cela va introduire de la volatilité sur les résultats des entreprises, mais il est sain que le marché sache si une entreprise a gagné ou perdu de l'argent. Le coût historique d'une acquisition ne reflète pas la réalité".

L'amortissement d'une acquisition.

Ce troisième sujet de polémique sur les normes comptables émane des résultats 2001 des entreprises. Généralement, le prix payé par une société pour en acquérir une autre est plus élevé que ce que vaut cette dernière à l'instant de l'achat. L'acheteur et le vendeur tiennent compte dans le prix des bénéfices qu'espère réaliser le second. C'est ce qu'on appelle le goodwill. Celui-ci doit être intégré à l'actif de l'entreprise (Le Monde du 4 juin). Mais comment l'amortir ? Jusque dans les années 1970, celui-ci ne l'était pas dans les comptes des sociétés américaines. Ensuite, il a été convenu de l'amortir sur une longue période, jusqu'à quarante ans. C'est aussi ce que font les entreprises françaises. Mais le normalisateur américain, en juillet 2001, a décidé de revenir à la situation antérieure : plus d'amortissement systématique mais seulement des dépréciations éventuelles au cas par cas, calculées chaque année. Du coup, en raison des baisses de la Bourse, des entreprises qui avaient fusionné ou fait d'importantes acquisitions, comme AOL Time Warner, Vivendi Universal ou France Télécom, ont dû annoncer des pertes de plusieurs milliards d'euros.

Frédéric Lemaître

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.08.02


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