Le Monde Economie - Edition du 19 octobre 2004

LIVRES

par Pierre-Antoine Delhommais

Comptes et mécomptes

> L'INFORMATION FINANCIÈRE EN CRISE : COMPTABILITÉ ET CAPITALISME,

de Nicolas Véron, Matthieu Autret et Alfred Galichon

(éd. Odile Jacob, 286 p., 25 €).

 

 

ENRON, WORLDCOM, Parmalat, Ahold : dans les scandales financiers ayant touché ces entreprises, la manipulation des comptes a joué un rôle central. "Sortant du cadre restreint de la profession comptable, la question de l'information financière est devenue d'intérêt public", relèvent les auteurs de l'ouvrage. "L'information financière des entreprises semblait jusqu'alors reposer sur des techniques comptables certes difficiles, mais profondément fiables, rationnelles et par ailleurs sans enjeu économique en tant que telles", soulignent-ils. La multiplication des "affaires" a mis fin à cette infaillibilité et surtout à cette inaccessibilité des problèmes comptables.

Les auteurs admettent cependant que "la comptabilité est un thème qui peut faire peur. Sa réputation est toute faite d'austérité, pour ne pas dire d'ennui". Aussi, afin que "le lecteur ne se laisse pas rebuter par le préjugé", ces spécialistes ont pris soin de multiplier les exemples et les cas concrets, de mêler l'actualité et les questions théoriques.

En faisant vaciller le système, les récents scandales financiers ont aussi démontré à quel point la comptabilité est au coeur même de l'activité économique, à quel point aussi elle est consubstantielle au capitalisme. Les premiers témoignages écrits de l'histoire de l'humanité, à travers des textes sumériens, sont des documents comptables. Quant à la comptabilité moderne, elle naît dans l'Italie de la fin du Moyen Age : c'est Luca Pacioli, professeur de mathématiques de Léonard de Vinci à Milan, qui codifie, le premier, la comptabilité en partie double. Et ce au moment même où sont créées les sociétés par actions pour les compagnies marchandes. Les deux événements sont indissociables. "La séparation des actionnaires et de l'entreprise – et donc de ses dirigeants – implique un contrôle rigoureux des seconds par les premiers. La comptabilité doit fournir une information pertinente et fiable, pour assurer le contrôle des dirigeants par les actionnaires", expliquent les auteurs.

Le livre rappelle aussi combien les crises font évoluer la comptabilité. C'est cinq ans après le krach boursier de 1929 que la Securities and Exchange Commission (SEC), chargée de produire des normes comptables pour les sociétés cotées et de veiller à leur application, voit le jour aux Etats-Unis. De même, en juillet 2002, quelques mois après le scandale Enron, le Congrès américain vote la loi "Sarbanes-Oxley" qui renforce la responsabilité pénale des dirigeants d'entreprise.

"STRATÉGIE FINANCIÈRE"

Indispensable pour les actionnaires de l'entreprise, la "bonne comptabilité" l'est aussi pour ses créanciers, ses partenaires commerciaux, et ses salariés, afin que soient menées "en connaissance de cause les négociations individuelles et collectives". A l'inverse, notent les auteurs, "le regard des salariés ou de leurs représentants peut dans certains cas être également utile aux autres utilisateurs des comptes : dans le cas de Parmalat, un syndicat de l'entreprise avait été parmi les premiers à s'interroger sur la stratégie financière de l'entreprise plusieurs mois avant l'éclatement du scandale financier". "Dès lors que la pertinence de l'information comptable cesse d'aller de soi, l'ensemble du système économique et financier se grippe", rappellent les auteurs, en soulignant que "l'objectif de transparence ne doit pas être lu de manière naïve : les entreprises n'ont nullement vocation à devenir des "maisons de verre", pas plus que des lieux de décision démocratique".

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