ÉCONOMIE : A force de scandales, les Américains se plieront-ils à d'autres règles comptables que les leurs?
 
Date de parution: Samedi 29 juin 2002
Auteur: Jean-Claude Péclet

 

MANIPULATIONS. La crise de la «comptabilité créative» s'aggrave. Après Enron et WorldCom, Xerox se trouve à nouveau sur la sellette, et le surveillant de la Bourse réclame des peines de prison pour les fraudeurs.
 
Jeudi après-midi, la cotation de l'action General Motors a été provisoirement suspendue suite à des rumeurs de manipulations comptables, non avérées jusqu'ici. Vendredi, l'action Xerox a dégringolé d'un tiers avant l'ouverture de la Bourse américaine, parce que le Wall Street Journal du jour écrit que le chiffre d'affaires de la société a été gonflé de 6 milliards de dollars entre 1997 et 2001, au lieu des 3 milliards avoués en avril. Xerox elle-même parle d'un réajustement de 1,4 milliard (lire ci-dessous). Le président de la Commission des opérations boursières (SEC), Harvey Pitt, demande aux PDG et directeurs financiers des 1000 principales entreprises américaines d'attester personnellement de la véracité de leurs comptes, ceux qui violent cette forme de serment risquant désormais la prison...

Les scandales vont durer. Les plus optimistes voient les PDG devancer les autorités de contrôle en annonçant eux-mêmes les irrégularités découvertes. Ainsi, les écuries d'Augias seraient nettoyées avant la fin de l'année et les marchés pourraient repartir sur des bases plus saines. Au milieu se trouvent les réalistes comme Ned Armstrong, analyste «senior» chez Friedman, Billings et Ramsey International: «Les manipulations touchent des secteurs très divers. Et aucune n'a été dévoilée spontanément jusqu'ici. Quant aux auditeurs, ils deviennent plus stricts pour sauver leur propre réputation. Les investisseurs vont devoir apprendre à juger les entreprises selon la gravité des manipulations constatées.»

Parmi les pessimistes, Jean-Luc Buchalet, directeur de stratégie chez Jacques Chahine France, entend le tic-tac d'une autre «bombe à retardement» au-dessus de la tête des patrons américains: les caisses de pension. Beaucoup de sociétés ont intégré dans leurs propres bénéfices les capitalisations exceptionnelles atteintes par certains placements de ces fonds de retraite pendant l'euphorie boursière. Elles devraient, logiquement, faire l'inverse quand les actions s'effondrent et provisionner des sommes colossales pour tenir leurs promesses envers leurs salariés.

Unification des normes en Europe

Une fois de plus, la «comptabilité créative» est en cause, et le profane perplexe s'interroge: les Etats-Unis n'ont-ils pas la réputation d'être le pays où les normes comptables (US GAAP) sont les plus strictes? Tatillonnes et lentes à s'adapter, sans doute, mais efficaces, c'est une autre histoire. «Il est temps que les standards américains abandonnent l'approche prescriptive et se rapprochent du modèle utilisé par d'autres pays, qui vise davantage la substance que la forme», éditorialise le Financial Times du 27 juin.

Ces mots sont du miel pour David Tweedie, directeur de l'International Accounting Standards Board (IASB) basé à Londres. Grand admirateur de l'amiral Nelson, il est prêt à foncer lui-même sabre au clair: «C'est de l'économie mondiale que nous parlons, et il est très important de mettre en place des règles très dures.» L'IASB, société de droit privé fondée en 1973 et profondément réformée en 2001, est précisément l'alternative à laquelle fait allusion le Financial Times. Le Parlement européen a décidé cette année que les entreprises européennes cotées en Bourse devraient adopter les normes (dites IFRS) édictées par l'IASB d'ici à 2005.

C'est à tort toutefois qu'on présente souvent cette dernière comme «la concurrente européenne» de l'américaine FASB (Financial Accounting Standards Board) et de ses normes US GAAP. En réalité, les deux sont d'inspiration anglo-saxonne et se rejoignent en bien des points. Mais l'IASB se concentre davantage sur les principes que sur les détails, ce qui n'est pas une garantie absolue contre la fraude mais diminue au moins le nombre de prises pour les tripatouilleurs.

L'autre avantage de l'IASB par rapport à son homologue américaine est sa plus grande indépendance face aux lobbies, comme l'illustre le virulent débat américain autour des stock-options – autre manifestation exemplaire de comptabilité «créative». Aux Etats-Unis, où la rémunération des patrons et cadres au moyen de stock-options s'est répandue comme une traînée de poudre, ces dernières ne sont pas comptabilisées dans les dépenses au même titre que les salaires, alors qu'elles devraient logiquement y figurer. Quand la SEC et la FASB ont voulu changer la règle en 1994, les sociétés américaines ont dépensé 70 millions de dollars pour s'y opposer, avec succès.

«Managers manipulateurs»

Le résultat est aujourd'hui doublement désastreux. Non seulement la pratique des stock-options a embelli artificiellement les bénéfices, mais elle a poussé les patrons à privilégier par tous les moyens le cours de l'action, étant les premiers à en profiter. «Cette vaste expérience sociale a transformé les managers en manipulateurs de marchés», écrit Robert Shiller, professeur d'économie à Yale.

L'exemple montre en tout cas que «les règles comptables ne sont pas neutres», comme le relèvent Philippe Crouzet, directeur général adjoint de Saint-Gobain, et Nicolas Véron, directeur financier de Multimania et Lycos France, qui plaident pour un rapprochement en direction de l'IASB dans une brochure intitulée La bataille des normes comptables.

Les Américains, secoués par les scandales sans fin, iront-ils jusqu'à se ranger progressivement à des normes qu'ils ne rédigent ni ne contrôlent totalement? Dennis Beresford, président de la FASB pendant la querelle sur les stock-options en 1994, pense qu'il faut être «extrêmement naïf» pour croire que la communauté du business ne s'organisera pas pour mener un lobbying aussi efficace auprès de l'IASB. Mais l'unification elle-même ne paraît plus une utopie: «Il y a définitivement un mouvement vers une seule méthode comptable», note Ned Armstrong. Ne serait-ce que parce que les multinationales se simplifieront ainsi le travail.

 

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